ESCALE 5 : Carricola

 

Je suis venu voir Carricola car Sara m’en avait parlé dès nos premiers échanges sur bewelcome, je lui avais demandé de m’héberger et/ou de m’aider dans mes recherches de lieux utopiques alternatifs. Ses mots étaient, Carricola est un petit village de 90 habitants qui vivent de l’agriculture biologique. Un projet d’art pour tous s’est développé dans le village et aux alentours….plutôt tentant, non ?

J’ai eu de la chance car Sara est à Carricola quand je la recontacte pour lui demander des précisions sur le village. Elle parle du projet à Tere, qui m’accueillera dans sa maison avec Kike, son mari et Lucia, leur fille. Sara parle aussi du projet à Suzanna qui est la maire du village.

Ainsi, lorsque j’arrive le samedi, je retrouve Tere sur la place de la mairie. Elle m’emmène directement rencontrer Suzanna. On fait le tour des endroits où la commune est susceptible de m’héberger mais la proposition de Tere semble la plus agréable. Tere est francophone et Kike, photographe.

Dès les 1ères conversations, je suis dans l’ambiance. Carricola c’est :

– l’une des plus petite commune de la communauté de Valence, d’une superficie de 4,6 km² pour 98 hab (sources Wikipédia, 2012). Le village s’étend sur à peine plus que 4 rues.

– la 1ère commune de la région à avoir développé l’agriculture bio sur quasiment l’ensemble de ses terres.

– la 1ère de la région à avoir mis en place l’arrosage par micro-aspersion.

– à chaque élection, quelque soit le mandat (local, régional, national, européen), c’est la gauche qui l’emporte avec 98 à 99% des suffrages.

– c’est la commune qui possède le plus faible taux d’analphabète du pays depuis des générations.

Excusez du peu !

Kike se fait mon guide et mon fixeur pour mon séjour. D’une compagnie drôle et bienveillante, bavard et curieux, on parle en anglais-français-espagnol-valencien…c’est du plaisir et du bonheur.

 

Tere et Kike sont parmi les derniers arrivants du village. Le village et son territoire étant classés, il est impossible d’acheter des terrains pour construire. Soit il faut s’arranger avec la mairie, soit il faut attendre qu’une maison se libère.

Tere me fait rencontrer Damien, un Français marié à une femme du pays qui s’est reconverti dans l’agriculture biologique. Ayant entendu parler de l’aura de Carricola, il est venu dans le coin avec l’espoir de trouver un terrain et une maison. Finalement, il vit dans le village voisin et s’est arrangé avec Luis pour cultiver un bout de terre.

 

 

 

 

Luis est l’ancien maire village, il fait parti d’une grande famille qui possède beaucoup de terres éparpillées aux alentours et dans la vallée de l’Albaida. Il a été parmi les 1ers à passer à l’agricole biologique pour ses productions. À savoir, l’olive, le caroube, le kaki, les citrouilles….le truc est que ses productions, comme celles des autres producteurs du village, sont destinées à l’exportation. Ainsi, il n’y a que très peu de production maraîchère bio. Damien, aidé de quelques motivés, essaie de mettre en place des paniers, type AMAP. Étonnamment, ça a du mal à prendre…les mentalités sont aussi difficiles à faire évoluer qu’ailleurs !

Carricola est un vieux village, il date des temps ibériques (période des Ibères, population protohistorique de la péninsule ibérique). C’est officiellement une ancienne ferme musulmane. De cette époque, il reste un réseau d’aqueduc d’eau potable mais surtout de canaux d’irrigation pour les champs les plus proches du village. Ces canaux sont entretenus et encore utilisés. Sauf que les champs s’éloignent de plus en plus du village, d’où la problématique de la micro-aspersion et du temps nécessaire à son entretien. Ce sujet est assez symbolique de la dualité de Carricola. L’idée est bonne pour des zones où le manque d’eau est fréquent mais ce système d’irrigation nécessite des kilomètres de tuyaux disséminés dans les champs arides et pierreux. Il y a très fréquemment des fuites. Le temps d’en trouver l’origine et ce sont des hectolitres d’eau qui ont été perdu.

Kike me fait rencontrer Vicente Thomas. Vicente est un vigneron qui a commencé à faire du vin par passion. Aujourd’hui, il a une petite production (environ 700 bouteilles) qu’il vend aux amis et aux restaurateurs recherchant la quintessence du vin. Il réalise tout le processus à la main et en respectant le temps de la fusion. Aucun additif, aucune machine, juste l’amour du chemin qui mène du raisin au vin ! Il produit également quelques bouteilles d’huile d’olive. Passer ce petit temps dans la cave de Vicente à regarder ses gestes tendres et langoureux, son sourire à chaque manipulation.Un moment suspendu entre la beauté et la bonté. Écoute le chant des raisins. Fleure l’arôme du vin naissant..

 

Seul ou avec Kike et/ou Damien, j’ai arpenté le territoire de la commune à la découverte des circuits artistiques et culturels. Avec le projet Biodivers Carricola, le village est devenu un espace d’art environnemental. Il existe 3 parcours : un dans le centre du village, un dans les gorges du château et le dernier sur les chemins de l’eau le long des aqueducs millénaires. Tout au long de ces itinéraires, on trouve des sculptures, du land art, des peintures, des photos, intégrées dans le paysage, évoluant avec le temps. Parfois il n’y a plus rien, juste le cartel, d’autres fois les pigments de couleurs ont disparu dans l’air, ou encore la végétation a repris sa place…bref, un réel moment de rêverie et de contemplation.

 

Tere et Kike connaissent l’artiste à l’origine du projet, Josep San Juan (site internet). Ils m’organisent une rencontre à son atelier dans la ville d’à côté. Josep travaille le verre, le modèle, le fait vivre selon ses désirs et inspirations….il lui donne corps. C’est fascinant. J’ai l’honneur de visiter le musée, fermé le jour de ma venue, où trône l’une de ses splendides œuvres, monumentale.

Josep prépare une expo, il n’est pas trop disponible. Néanmoins, il prend le temps de m’expliquer le projet Biodivers. Son envie initiale d’en faire un rendez-vous biennal, la joie de voir les habitants participer, d’accueillir et d’aider les artistes dans la mise en place de leurs œuvres…sauf que nous le savons tous, pour exister, un projet culturel a besoin d’un minimum d’investissement en moyens humains, en moyens logistiques et en moyens financiers…Biodivers ne sera pas une biennale !

Diaporama de l’exposition présentée à Murcia

Ainsi, tout ça donne l’impression que Carricola surfe sur la vague médiatique de ses spécificités et initiatives originales. Ça a attiré beaucoup de monde et d’énergies nouvelles poussant vers une transition de mode de vie…Mais que, compte tenu de la petitesse du village, du gel de son territoire, de la moyenne d’âge assez élevée des habitants, le changement se fera progressivement….toujours cette histoire de temps d’évolution des consciences et de mise en œuvre d’alternatives.

Quoi qu’il en soit, la vie à Carricola est chaude (42°C à 18h le soir du vernissage) mais surtout chaleureuse, solidaire et agréable. Tout le monde se connaît et développe un vivre-ensemble de bonne intelligence.

Les affaires de la cité se discutent tous les matins au bar du village, vers 9h30 pour les hommes et vers 10h30 pour les femmes. Ces temps peuvent être appelés les « conseils municipaux ». on se retrouve pour la pause du milieu de matinée, on y petit déjeune ou avale un casse-croûte, on s’y rencontre et on parle de tout et de rien….de la vie du village. Certaines objections, les plus importantes, traversent la place du village et peuvent ensuite être discutées en mairie.

La gestion de la mairie est assez singulière. Le ou la maire est élu(e) au consensus. Lors des élections municipales, il n’y a qu’un prétendant. La quasi totalité du village a les même opinions politiques de gauche, avec la même aspiration de perpétuer une idée de la continuité, de l’héritage des anciens. Ainsi, le/la maire doit être volontaire pour ça, en y apportant subtilement sa touche personnelle. Et si il n’y a pas de volontaire, le précédent maire est reconduit de fait. Tout se passe simplement et chacun a conscience de ses responsabilité vis à vis de la collectivité. C’est une conception assez étrange de la gestion municipale et ça marche. Peu à peu ça évolue, peut être pas assez vite pour certains mais il paraît que Rome ne s’est pas faite en 1 jour !

Carricola est un village singulier de quelques belles âmes où le mot vivre ensemble signifie quelque chose  !!

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